Formations en entrepreneuriat : les exemples ne sont pas que des images
Coach·e·s, formateur·rice·s, accompagnateur·rice·s, soyez informé·e·s !

(Par Igor Savelev, utilisation gratuite sous la licence Unsplash)
9 octobre 2024, par Mélina Dorval et Christina Constantinidis
Bien qu’ils puissent paraître anodins, les exemples utilisés dans les formations en entrepreneuriat exercent en réalité une influence significative sur les participant·e·s. Qu’il s’agisse des cas présentés, des conférencier·ère·s invité·e·s ou des entrepreneur·e·s mis·e·s en avant, ces choix révèlent ce qui est valorisé ou non dans le milieu, et esquissent le portrait de l’entrepreneur·e idéal·e. Nous avons mené une étude sur le sujet, et ses résultats montrent que cette représentation, bien qu’attirante et souvent empreinte d’héroïsme, peut marginaliser certain·e·s et en décourager d’autres à poursuivre leur projet entrepreneurial.
L’outil classique des cas
Parmi les différents outils utilisés par les formateur·rice·s, l’étude de cas reste un incontournable pour illustrer une situation entrepreneuriale. La lecture des cas permet, dans un premier temps, de contextualiser les pratiques. Cette étape est souvent suivie d’une discussion en groupe visant à tirer des conclusions, formuler des recommandations, et créer des apprentissages à partir d’expériences réelles ou fictives.
Les cas sélectionnés peuvent provenir d’une variété de sources, allant des articles médiatiques aux études académiques. Pour les publications scientifiques, plusieurs banques de cas assurent leur diffusion, comme celle d’Harvard, pionnière de cette méthode pédagogique, ou la Centrale des cas de l’Université de Montréal dans le monde francophone.
Un portrait uniforme et stéréotypé de l’entrepreneuriat
En examinant de plus près les cas pédagogiques issus de ces banques, on constate rapidement l’émergence d’une figure entrepreneuriale standardisée. Force est de constater que l’image véhiculée par ces cas est marquée par une masculinisation à tous les niveaux, que ce soit à travers l’entrepreneur·e principal·e, les personnages secondaires ou les éléments pédagogiques.
Tout d’abord, la grande majorité des cas mettent en scène des hommes entrepreneurs, presque exclusivement blancs. De plus, indépendamment de leur sexe, les entrepreneur·e·s sont souvent décrit·e·s au travers de caractéristiques stéréotypiquement masculines. La figure entrepreneuriale est campée par un individu ambitieux, doté de leadership, ayant le goût du risque, et affichant une grande confiance en soi.
Les autres personnages présents dans les cas illustrent de manière frappante la persistance des normes traditionnelles liées aux rôles sociaux. Alors que les hommes occupent principalement des rôles professionnels, tels qu’associés, employeurs ou employés, les femmes quant à elles sont cantonnées à des rôles personnels, comme mères, filles ou sœurs.
De plus, les cas privilégient des hommes entrepreneurs évoluant dans un univers technologique. À l’inverse, les femmes entrepreneures, lorsqu’elles sont représentées, sont souvent exclues de ce domaine, et confinées aux industries dites “roses”, comme la mode, les services ou le commerce de détail. Enfin, les objectifs des cas, au cœur même des discussions, restent généralement axés sur la performance financière, notamment la croissance, la rentabilité et le financement, en négligeant les enjeux éthiques, sociaux ou environnementaux. Ces cas, enfin, sont majoritairement rédigés par des hommes, renforçant ainsi l’ancrage masculin de cet univers entrepreneurial.
De l’incohérence jusqu’à l’inaction
Ce portrait est loin d’être neutre et n’est pas sans conséquence. Il façonne la vision des différentes cohortes sur le phénomène entrepreneurial.
Pour les femmes participantes aux formations, en particulier, des effets dissuasifs peuvent se faire sentir. À l’issue de leur formation, certaines d’entre elles perdent l’envie de se lancer en affaires, voire abandonnent complètement cette idée. Elles ne se reconnaissent pas dans les modèles proposés, et peinent à se projeter dans les chaussures de l’entrepreneur·e.
Cependant, ce portrait imaginé de l’entrepreneur·e ne reflète pas nécessairement la réalité. Diversifier les exemples mis de l’avant dans les formations en entrepreneuriat constitue un premier pas important, même si ce n’est certainement pas le dernier à entreprendre dans ce long processus de transformation.
Donc, la prochaine fois que vous utiliserez un exemple, inviterez un·e conférencier·ère ou mobiliserez un cas dans votre formation en entrepreneuriat, prenez un moment, chaussez vos lunettes du genre, et réfléchissez-y à deux fois !
Cet article est issu d’une étude intitulée “La construction du genre dans l’éducation entrepreneuriale”, menée par Mélina Dorval en 2024, dans le cadre de sa thèse de doctorat. Source : Dorval, M. (2024, 4 juin). La construction du genre dans l’éducation entrepreneuriale [Résumé] XXXIII AIMS, Montréal, Québec. https://www.strategie-aims.com/conferences/36-xxxiii-conference-de-l-aims/president_word
Pour aller plus loin:
Ahl, H. (2007). Sex business in the toy store: A narrative analysis of a teaching case. Journal of Business Venturing, 22(5), 673-693.
Berglund, K. (2013). Fighting against all odds: Entrepreneurship education as employability training. Ephemera: Theory & Politics in Organization, 13(4), 717-735.
Ettl, K., et Welter, F. (2010). Gender, context and entrepreneurial learning. International Journal of Gender and Entrepreneurship, 2(2), 108-129.